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The Wire

J'ai trouvé cet article dans Télérama. Nous venons d'entamer la dernière série. Le niveau reste tout aussi élévé.

Le mot "marlou" veut dire "maquereau", paraît-il. Quequ'un qui vit de la prostitution d'autrui.

Le mot brûlot est intéressant aussi:

"brûlot", nom masculin
Sens 1 Navire chargé de produits incendiaires destinés à détruire les flottes ennemies [Marine]. [Ancien].
Sens 2 Écrit, article vivement polémique.
Sens 3 Boisson faite d'eau-de-vie flambée avec un sucre. (linternaute)

« The Wire est-elle vraiment la série préférée de Barack Obama ? » Ultime question. Plusieurs centaines de spectateurs massés dans la grande salle surchauffée du British Film Institute, la cinémathèque de Londres, attendent la réponse avec un brin d'excitation. « Oui, et il a ajouté que son personnage préféré était Omar ! », explique David Simon, créateur de la série. Rires et murmures en pagaille. Les cinéphiles qui ont fait le déplacement pour découvrir la nouvelle saison d'un feuilleton déjà « culte » savent qu'Omar est un personnage flamboyant comme on n'en voit pas à la télévision, un marlou noir et homosexuel des ghettos de Baltimore dont la spécialité est de dévaliser les caïds de la drogue, un artiste du braquage qui hante les cités fantômes de la ville noire et porte le fusil et le manteau long comme dans un western de Peckinpah. « Obama a bien dit qu'il ne souscrivait pas à ses actions, s'amuse Simon, mais qu'il appréciait la complexité du personnage. » Mine de rien, c'est une information de taille sur les goûts et la personnalité du candidat démocrate. The Wire - Sur écoute, en français - est un brûlot politique, une plongée sans pareille dans le malaise de l'Amérique d'aujourd'hui, une saga noire de noire que la critique place au sommet de la création télévisuelle contemporaine. « Personne n'a jamais réussi ça », écrit Jacob Weisberg dans Slate Magazine. « Décrire la vie sociale, économique et politique d'une ville américaine avec une profondeur, une précision et une vision morale dignes de la grande littérature. »

« J'ai toujours regardé The Wire comme une aberration, un feuilleton
qui n'aurait jamais dû voir le jour. » David Simon

La projection d'un épisode de la série dans la salle principale d'une grande cinémathèque européenne est un signe de plus que les fictions américaines se déploient avec autant de liberté (voire plus) sur le petit écran que sur le grand. « The Wire, c'est l'anti-Hollywood et l'anti-télévision, explique Dennis Lehane, le romancier de Mystic River et de Shutter Island, qui participe à l'écriture du feuilleton. La vision de David Simon est sombre et sans concession. Il ne fait aucun compromis et ne cherche jamais à répondre aux attentes du public. » Comme d'autres stars du roman noir, George Pelecanos et Richard Price, Dennis Lehane a bridé son ego pour se plier aux visées de David Simon et à la discipline collective de l'écriture du feuilleton. Richard Price, de New York, George Pelecanos, de Washington DC, Dennis Lehane, de Boston, ont donc trouvé, dans les rues de Baltimore (trois cents meurtres par an, un taux de chômage à 50 %), une occasion unique d'enrichir leur lexique de la rue et d'approfondir leur approche solitaire et monomaniaque de la violence américaine et de la décomposition du tissu social. « C'est probablement la seule fiction télévisée, dit David Simon, qui affirme ouvertement que notre système politique et social n'est plus viable, que notre nation, malgré sa richesse, a spectaculairement échoué à intégrer les classes défavorisées et à trouver des solutions à ses problèmes. Nous sommes devenus un pays qui ne "peut pas". » Allusion au « Yes we can ! » de Barack Obama.

Dans le décor hallucinant des cités dévastées de Baltimore, inspiré du paysage glaçant des huit tours de Lexington Terrace et de George Murphy Homes où la police ne s'aventure guère depuis les années 80, The Wire s'est déployé de saison en saison, avec une ampleur romanesque à la hauteur de ses ambitions. Pour une troupe étonnante d'acteurs peu connus, de gosses de la rue et de figures locales, les scénaristes ont tissé une trame d'une invraisemblable complexité qui emprunte autant à la mythologie moderne des gangsters et des politiciens corrompus de Baltimore qu'aux motifs de la tragédie grecque. « L'étude du monde moderne, commente Simon, se prête de plus en plus à un point de vue immémorial selon lequel notre existence est contrôlée par des forces qui nous dépassent. » Parmi ses influences, il cite aussi John Ford et Les Sentiers de la gloire, de Stanley Kubrick, grand film politique qui sert selon lui de matrice à chaque épisode. Et s'il se retient de citer Tolstoï ou Dickens, les critiques le font pour lui. The Wire est un feuilleton à combustion lente qui met à nu la problématique des conflits raciaux et le mécanisme tordu des décisions politiques, multiplie les intrigues et ne mâche jamais le travail du spectateur. Pour introduire le débat à la cinémathèque de Londres, le journaliste anglais qui reçoit David Simon lui dit : « J'ai toujours regardé The Wire comme une aberration, un feuilleton qui n'aurait jamais dû voir le jour parce qu'il prend à contre-pied toutes les attentes d'un spectateur ordinaire. »

« Pourquoi ne nous intéressons-nous plus à nos problèmes, sans parler de les résoudre ? Où avons-nous la tête ? Où sont nos priorités ? »

En dépit d'une grippe tenace et de la fatigue due à la finition d'une nouvelle série (Generation Kill, sur les premières semaines de la guerre en Irak), l'auteur de The Wire est un interlocuteur impressionnant, vif mais posé, taillé comme un catcheur et invraisemblablement sûr de son fait. Quand on le rencontre, en fin d'après-midi, dans un hôtel de Soho, il se chauffe sur la question du journalisme. Après le marché de la drogue, la police, les syndicats de dockers et l'éducation, la dérive des médias est le motif central de la cinquième et dernière saison. Une parfaite manière de boucler la boucle puisque David Simon a fait ses premiers pas dans la salle de rédaction du Baltimore Sun, où il suivait les affaires de police. Il en est parti, avec une immense amertume, en 1995, à l'occasion d'un des nombreux plans sociaux qui font de la presse américaine un univers sinistré. « La situation des médias est au cœur de notre faillite collective, dit-il. Pourquoi ne nous intéressons-nous plus à nos problèmes, sans parler de les résoudre ? Où avons-nous la tête ? Où sont nos priorités ? » Quand il est entré au Baltimore Sun, dans les années 80, le quotidien était riche de cinq cents journalistes, il n'en reste que deux cent quatre-vingts aujourd'hui et un nouveau plan social est annoncé. Les premiers postes supprimés ont été ceux des reporters de terrain. Dans une des villes les plus pauvres d'Amérique, les quartiers défavorisés ne sont quasiment plus couverts. Même chose pour l'activité syndicale, dont la ville est un des centres historiques. « Nous avons même arrêté de fréquenter les tribunaux parce qu'ils renvoyaient à une actualité trop sombre. Alors que les problèmes de la société américaine se diversifient et se complexifient, il est de moins en moins question de chercher à les comprendre et d'en apprécier la dimension humaine. »

David Simon était loin de se douter que la télévision lui offrirait la possibilité de travailler avec la profondeur de vue et le sens du détail que le journalisme lui refusait. Dans ses plus belles années de reporter, il avait tenté l'expérience en acceptant un job de scénariste quand Barry Levinson, cinéaste de Diner et de Good Morning, Vietnam, a adapté Homicide d'un de ses livres de reportage. L'auteur de The Wire y a appris quelques ficelles du métier en se pliant aux règles draconiennes du prime time. Après avoir quitté le Baltimore Sun, il a continué en franc-tireur sa plongée dans les bas quartiers de Baltimore en s'installant à un coin de rue fréquenté par les dealers, en compagnie de son compère Ed Burns, un ancien inspecteur qui fut dans les années 80 sa source principale avant de quitter la police pour devenir enseignant. « Nous sommes restés un an au coin de Fayette et Monroe, raconte celui-ci. Un endroit particulièrement dangereux où nous allions tous les jours, en jean et tee-shirt, avec un carnet de notes. Les gens ont compris que nous n'étions pas là pour les surveiller mais pour leur parler. Ils nous ont permis de comprendre les règles complexes de l'économie de la drogue qui régit leur vie. »

« Je leur ai proposé d'analyser la culture de la dépendance - à la drogue comme
au pouvoir - et les ravages d'un capitalisme qui a perdu tout visage humain. »

Leur immersion dans le quotidien du ghetto a donné la matière d'un livre - The Corner -, qu'ils ont adapté pour HBO avec un souci maniaque de l'authenticité et une pratique du casting plus proche du néoréalisme européen que des canons de la télévision américaine. Le succès d'estime a poussé HBO à avancer d'une case. « Je leur ai proposé de peindre en détail "la guerre de la drogue", raconte Simon. De "construire" une ville, secteur par secteur. De décrire la violence et le dysfonctionnement des bureaucraties qui se développent sur chaque versant de la loi, chez les trafiquants comme dans les institutions. D'analyser la culture de la dépendance - à la drogue comme au pouvoir - et les ravages d'un capitalisme qui a perdu tout visage humain. » David Simon est du genre à abattre des montagnes. Dans un mémo qu'il adresse à HBO, il propose de « révolutionner » le paysage de la télévision et de réinventer la série policière : « C'est une victoire pour HBO d'avoir su créer des programmes originaux, écrit-il, mais cette victoire sera plus profonde encore si nous reprenons le savoir-faire des grandes chaînes pour le bouleverser de fond en comble. »

Dans le paysage très fréquenté de la « série noire », The Wire est un modèle de noirceur absolue. Pour David Simon, l'Amérique n'est pas près de « redevenir une démocratie » et de remonter la pente. Il est pes­simiste mais aussi pragmatique, et d'une saison à l'autre esquisse des solutions. Sur la libéralisation des drogues comme sur les programmes éducatifs. Dans un article du New Yorker, son compère Ed Burns s'amuse de son obstination : « David Simon fait de la télévision en attendant qu'on lui donne un budget pour résoudre les problèmes du pays. »
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Laurent Rigoulet
Télérama n° 3052

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